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     Chèvre sabbatique


Figure inventée par Eliphas Levi, souvent associée au satanisme ou à Baphomet


La chèvre sabbatique est une figure allégorique représentant un humanoïde ailé, androgyne et à tête de chèvre. Elle a été inventée par l'occultiste Eliphas Levi en 1854, qui s'inspirait notamment de l'iconographie traditionnelle du Diable à laquelle il associa d'autres symboles ésotériques.
La figure de la chèvre sabbatique a été reprise par la suite par la culture populaire qui lui a donné un caractère plus négatif, en l'associant aux cultes satanistes et à Baphomet, la présumée idole qu'auraient vénérée les Templiers.


La chèvre sabbatique d'Eliphas Levi


Origine


A la fin du XIXème siècle, l'occultiste français Eliphas Levi (de son vrai nom Alphonse Louis Constant) publia son premier ouvrage consacré à la magie : Dogme et Rituel de la Haute Magie (édité en deux volumes, Dogme en 1854 et Rituel en 1856).
Eliphas Levi dessina dans l'ouvrage une figure qu'il nomma « la chèvre sabbatique » ou « le Baphomet de Mendes », qu'il décrivit comme une représentation symbolique de l'Absolu.

Pour construire sa chèvre sabbatique, Eliphas Levi s'inspira des représentations traditionnelles du Diable ou du dieu gréco-romain Pan, tous deux décrits comme des êtres mi-hommes mi-boucs.
Levi développa cependant sa créature en y ajoutant d'autres éléments originaux, puisés dans les traditions ésotériques juives et chrétiennes, les vestiges archéologiques... de façon à donner à la chèvre sabbatique une portée symbolique plus complexe et plus vaste (voir ci-dessous, Description et portée symbolique).

Le Diable figurant sur l'arcane XV du tarot de Marseille de Jean Dodal, datant du début du XVIIIème siècle


D'anciennes versions du tarots de Marseille représentent ainsi l'arcane XV (Le Diable) comme une figure debout sur un autel, un bras élevé et l'autre baissé, une position qui sera reprise à l'identique pour la chèvre sabbatique.
Dans les croyances médiévales, le Diable était également supposé prendre la forme d'un grand bouc noir (parfois pourvu d'une chandelle allumée entre ses cornes) lors du Sabbat des sorcières, ce qui fut une autre source d'inspiration pour la chèvre sabbatique.
Enfin de son propre aveu, Levi s'inspira également de certaines représentations d'êtres hermaphrodites comme l'androgyne de l'alchimiste allemand Heinrich Kunrath, et les idoles décrites par l'autrichien Hammer-Purgstall en 1818 (dans lesquelles ce dernier voyait par ailleurs des représentations du Baphomet des Templiers).

Le titre alternatif de « Baphomet de Mendes » donné par Levi à sa chèvre sabbatique provient d'une part de Baphomet, la supposée idole païenne vénérée par les Templiers en Terre Sainte, et d'autre part d'un récit de Hérodote, selon lequel une divinité (Banebdjedet, l'âme d'Osiris) dotée d'un visage et de pattes de bouc était vénérée dans la ville de Mendes en Egypte.

Le Baphomet androgyne décrit par Hammer Purgstall, qui a pu inspirer Eliphas Levi pour sa chèvre sabbatique
(Source : Mysterium Baphometis revelatum, de Joseph von Hammer-Purgstall)


Les anciens comptes-rendus de procès de chevaliers templiers n'ont jamais attribué à Baphomet une apparence bien définie : selon les aveux (souvent arrachés sous la torture !), l'idole était un chat, une tête sculptée, une momie... Il n'a jamais été fait mention d'un bouc. La réalité de Baphomet est au demeurant très critiquée par les historiens, qui y voient plus une man?uvre du pouvoir royal et clérical destinée à décrédibiliser les Templiers.
Le lien entre la chèvre sabbatique et le Baphomet templier est donc a priori inexistant et résulte uniquement de l'imagination de Levi.


Description et portée symbolique


Dans Dogme et Rituel de la Haute Magie, Levi décrit la chèvre sabbatique en ces termes :

« Oui, nous abordons ici [...] le Baphomet des templiers, l'idole barbue des alchimistes, le dieu obscène de Mendès, le bouc du sabbat.
[...]
Le bouc qui est représenté dans notre frontispice porte sur le front le signe du pentagramme, la pointe en haut, ce qui suffit pour en faire un symbole de lumière ; il fait des deux mains le signe de l'occultisme, et montre en haut la lune blanche de Chesed
[NdAS : l'« amour » ou la « compassion divine » en hébreu] et en bas la lune noire de Géburah [NdAS : 5ème séphirah de l'arbre de vie kabbalistique, correspondant à la terreur ou la stupeur]. Ce signe exprime le parfait accord de la miséricorde avec la justice. L'un de ses bras est féminin, l'autre masculin, comme dans l'androgyne de Khunrath dont nous avons dû réunir les attributs à ceux de notre bouc, puisque c'est un seul et même symbole.
Le flambeau de l'intelligence qui brille entre ses cornes, est la lumière magique de l'équilibre universel ; c'est aussi la figure de l'âme élevée au dessus de la matière, bien que tenant à la matière même, comme la flamme tient au flambeau. La tête hideuse de l'animal exprime l'horreur du péché, dont l'agent matériel, seul responsable, doit seul et à jamais porter la peine : car l'âme est impassible de sa nature, et n'arrive à souffrir qu'en se matérialisant. Le caducée, qui tient lieu de l'organe générateur, représente la vie éternelle ; le ventre couvert d'écailles c'est l'eau ; le cercle qui est au-dessus, c'est l'atmosphère ; les plumes qui viennent ensuite sont l'emblème du volatile ; puis l'humanité est représentée par les deux mamelles et les bras androgynes de ce sphinx des sciences occultes. »

Sur le bras droit de la chèvre sabbatique est inscrit le mot SOLVE, et sur son bras gauche, le mot COAGULA (respectivement « délier » ou « dénouer », et « rassembler » en latin). Le pouvoir de « lier et délier » est traditionnellement associé à Dieu et aux apôtres dans les croyances juives et chrétiennes (par exemple dans l'Evangile de Mathieu 16, 13-20 : « tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux »).

Des franc-maçons déguisés en Templiers portant l'idole de Baphomet, figurée sous la forme de la chèvre sabbatique. Gravure extraite du livre (et canular) Les Mystères de la franc-maçonnerie dévoilés de Léo Taxil (1886)


La chèvre sabbatique est un assemblage complexe de nombreux symboles, s'inscrivant dans la spiritualité syncrétique et teintée de gnose chrétienne et juive élaborée par Eliphas Levi. Levi dessina dans ses ouvrages d'autres figures à la symbolique très chargée (comme par exemple le pentagramme tétragrammaton), mais la chèvre sabbatique est celle qui connut le plus de succès et passa le mieux à la postérité.

Levi voyait dans sa création une représentation imagée de l'Absolu, du savoir ultime... vénéré par les courants ésotériques (néo-platoniciens, chrétiens gnostiques, alchimistes, et même Templiers et Franc-Maçons selon Levi) depuis l'aube des temps. La chèvre sabbatique fait la synthèse des différents symboles utilisés par ces courants pour figurer cet Absolu.
La chèvre sabbatique est également selon Lévi une métaphore de l'agent magique universel : la force naturelle intangible dont la maîtrise permet de pratiquer la magie, en pliant la matière et les êtres vivants à sa volonté.

Pour Eliphas Levi, le manichéisme imposé par le christianisme est une aberration ; l'Absolu englobe l'intégralité de la création et tel concept (par exemple, le Bien) ne peut s'imaginer sans son contraire (le Mal). C'est pour cette raison qu'à l'instar du taijitu taoïste, la chèvre sabbatique regroupe des éléments binaires antagonistes : masculin et féminin, lumière et obscurité, amour et peur...
En conséquence, associer la chèvre sabbatique au Satan des chrétiens, qui est une créature fondamentalement maléfique, est un grossier contresens puisque la vérité incarnée par la chèvre est au delà du Bien et du Mal.


Postérité et influence


Plusieurs auteurs du XIXème siècle postérieurs à Levi ont repris la chèvre sabbatique ou s'en sont inspirés pour créer leurs propres représentations de Satan ou de Baphomet... Ces auteurs étaient eux-même des occultistes ou à l'inverse de fervents chrétiens désirant dénoncer un complot sataniste, les uns nourrissant l'imaginaire des autres !
Ces innombrables reprises ont popularisé la figure de la chèvre sabbatique, tout en lui donnant une image négative voire maléfique qu'elle n'avait pas initialement. Cette popularisation a également contribué à occulter l'origine de la chèvre, qui n'est plus guère connue du grand public de nos jours. Le nom même de « chèvre sabbatique » n'est plus que rarement utilisé et la créature est presque systématiquement associée à Baphomet.


La chèvre sabbatique figurant sur les albums des groupes de musique metal GoatSnake et Ibex Throne (dans ce dernier cas, modifiée de façon conséquente pour lui donner un caractère ostensiblement plus « antichrétien »)


Dans l'ésotérisme et le satanisme

En 1897, l'occultiste français Stanislas de Guaita publia son livre La Clef de la Magie Noire pour lequel il réalisa plusieurs dessins de pentacles. De Guaita, grand admirateur des travaux d'Eliphas Levi, reprit le concept de la chèvre sabbatique : il inscrivit la tête de la chèvre au sein d'un pentacle inversé, entouré des noms de deux démons (Samael et Lilith) et du mot Léviathan? en hébreu (לויתן, LWYThN).

La version moderne du Sigil de Baphomet, parfois également nommé « chèvre de Judas » ou « pentacle de Mendes », adopté par les membres de l'Eglise de Satan

En 1966, l'auteur de la La Bible Satanique, Anton Szandor Lavey créa la première Eglise Sataniste officielle. Lavey reprit la figure de la chèvre sabbatique comme représentation de Satan, et il adopta le pentagramme dessiné par De Guaita (renommé Sigil de Baphomet) comme symbole de son mouvement.

En 2014 suite à l'installation d'un monument représentant les Tables de la Loi dans le capitole de l'Etat de l'Oklahoma, les membres de l'Eglise Satanique firent fabriquer une statue géante de la chèvre sabbatique qu'ils essayèrent également de faire installer dans le capitole, en guise de protestation et pour symboliser la diversité religieuse des Etats-Unis.


Le tarot de Rider-Waite a été dessiné par l'illustratrice Pamela C. Smith aux environs de 1910, et il est rapidement devenu l'un des tarots les plus populaires dans le monde anglophone. Dans ce jeu de tarot, l'iconographie de l'arcane XV (le Diable) s'inspire fortement de la chèvre sabbatique d'Eliphas Levi ? un intéressant retour des choses, si l'on considère que Levi s'était basé sur certains tarots anciens pour dessiner sa créature !
Cependant à la différence de la chèvre sabbatique, l'arcane XV du tarot de Rider-Waite possède un caractère négatif : le pentacle pointe dorénavant vers le bas sur la tête du Diable (ce qui en fait symbole du Mal et des forces obscures).

L'arcane XV (le Diable) sur le tarot de Rider-Waite (début du XXème siècle)


En raison de son image sulfureuse et de son association avec le satanisme, la chèvre sabbatique est régulièrement utilisée dans l'imagerie des groupes de black metal ou de death metal.


Mouvements anti-maçonniques et complotistes

Les mouvements anti-maçonniques ont pris leur essor à partir de la fin du XVIIIème siècle, dans les milieux conservateurs européens. Ils s'articulaient autour de l'idée que les grands changements qui avaient secoué le monde pendant cette période (comme notamment la Révolution américaine de 1763, ou la Révolution française de 1789) étaient le fruit d'un complot fomenté par les franc-maçons et les Illuminati, afin de de jeter à bas les fondements chrétiens de la société occidentale.

En 1886, un document intitulé Les Mystères de la Franc-Maçonnerie dévoilés fut publié par un certain Léo Taxil, qui prétendait dévoiler la face cachée de la Franc-maçonnerie : celle-ci était en réalité une organisation satanique, vouant un culte à Baphomet et Lucifer. Pour représenter l'idole vénérée par les franc-maçons sur ses illustrations, Taxil reprit l'image de la chèvre sabbatique d'Eliphas Levi.
Bien que Léo Taxil ait avoué par la suite que son livre n'était en réalité qu'un canular (il voulait parodier les pamphlets antimaçonniques écrits par les catholiques), Les Mystères de la Franc-Maçonnerie dévoilés eut un énorme impact sur l'imaginaire entourant le complot franc-maçon et il contribua à y promouvoir l'image de la chèvre sabbatique.

Affiche promotionnelle pour le livre de Léo Taxil Les Mystères de la franc-maçonnerie dévoilés, mettant en scène la chèvre sabbatique pour figurer Baphomet (1886)
(Source : Grand Lodge of British Columbia and Yukon)


Les théories modernes du complot - qu'elles invoquent les Illuminati ou une oligarchie politico-financière corrompue - se sont développées sur le terreau de l'anti-maçonnisme et elles ont récupéré une partie de son iconographie et de ses codes. Le Nouvel Ordre Mondial destiné à voir le jour est ainsi fréquemment présenté comme une société sataniste dirigée par l'Antéchrist.
Dans ce cadre, la chèvre sabbatique est occasionnellement utilisée pour symboliser le complot, bien qu'elle soit moins populaire que d'autres symboles comme l'oeil de la Providence?. Le chèvre peut être aussi reliée au « signe du cornu », le signe de la main (poing fermé, index et auriculaire tendus) que certaines célébrités ou hommes politiques effectueraient comme signe de leur foi sataniste ou pour marquer leur allégeance aux Illuminati.


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Nom alternatif : Baphomet de Mendes

Traduction anglaise : Sabbatic goat

Date : la chèvre sabbatique a été inventée en 1854 par Eliphas Levi dans son ouvrage Dogme et Rituel de la Haute Magie.

Sources et liens complémentaires :

Article Baphomet

Articles connexes :


Auteur : Ar Soner
Mise en ligne : 03/10/16
Dernière modification : le 06/01/17 à 10:05