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     Cheval aquatique


Type de créature surnaturelle équine liée à l'élément aquatique dans le folklore européen


Le cheval aquatique est un archétype de créature surnaturelle, répandu à travers toute l'Europe. Les légendes le mettant en scène présentent d'innombrables variantes mais s'articulent autour de certains éléments constants : un génie maléfique en lien avec l'élément eau, prenant l'apparence d'un cheval et noyant les cavaliers assez imprudents pour essayer de le chevaucher.


Vision d'artiste du drac? emportant les enfants pour les noyer
(Source : Morburre)


Exemple de contes


Conte collecté dans le Languedoc en France :

« Au Mas-Cabardès, une douzaine d'enfants allaient au bois ; arrivés au lieu appelé aujourd'hui Massefant, ils aperçurent un âne noir qui semblait attendre son cavalier. L'animal fut bientôt satisfait : l'un après l'autre, les douze enfants montèrent sur lui. L'âne qui n'était autre que le drac? s'allongea à mesure qu'un nouveau cavalier prenait place sur lui. Une fois que l'âne porta sur son dos tous les enfants, il se mit en marche ; et au moment où il traversait la rivière et était au milieu du lit, il renversa son chargement et alla, sous une autre forme, se percher sur un roc voisin où il rit aux éclats de la mésaventure des enfants. De là le nom de Massefant ou Masse Enfants »


(Cité par Jean-Pierre Piniès dans Croyances populaires des pays d'Oc (1984), d'après un texte du XIXème siècle)

Conte de Suède :

« Il y a longtemps, il y avait une jeune fille qui était non seulement jolie mais également grande et forte. Elle travaillait comme domestique dans une ferme située près du lac Hjärtasjön dans le sud de la province de Närke. Elle était en train de labourer avec le cheval de la ferme sur une des parcelles à proximité du lac. C'était le printemps et le temps était magnifique. Les oiseaux gazouillaient et les bergeronnettes voletaient dans les sillons creusés par la fille et le cheval pour y attraper des vers.
Soudain, un cheval apparut hors du lac. Il était grand et beau, d'une couleur brillante et avec de larges taches sur les flancs. Le cheval avait une belle crinière qui flottait dans le vent et une queue qui trainait par terre. Le cheval se pavana devant la fille pour montrer à quel point il était beau. Celle-ci cependant savait qu'il s'agissait du
bäckahäst et elle l'ignora. Le bäckahäst s'approcha de plus en plus près, jusqu'à ce qu'il soit tellement proche qu'il aurait pu mordre la crinière du cheval de la ferme. La jeune fille frappa alors le bäckahäst avec sa bride et cria : « Disparaît espèce de vermine, ou c'est toi qui devra labourer ce champs et tu ne l'oublieras jamais ! ».
A peine avait-t-elle dit cela que le
bäckahäst avait échangé sa place avec le cheval de la ferme, et il commença à labourer le champs à une telle vitesse que le sol et les pierres tourbillonnaient derrière lui, tandis la fille s'accrochait comme elle pouvait à la charrue. Plus vite que le coq ne chante sept fois, le labour fut terminé et le bäckahäst se dirigea vers le lac, tirant derrière lui la charrue et la fille. Mais la jeune fille avait un morceau d'acier dans sa poche, et elle s'en servit pour faire le signe de croix. Elle tomba immédiatement sur le sol, et vit le bäckahäst qui disparaissait dans les eaux du lac avec la charrue. Elle entendit un dernier hennissement de frustration quand le bäckahäst réalisa que sa ruse avait échoué.
Depuis ce jour, un profond sillon peut être observé dans la terre de ce champ. »


(Anne-Marie Hellström dans Jag vill så gärna berätta... (1985), traduction d'Ar Soner)


Gutt på hvit hest (« Le garçon avec le cheval blanc »), peinture de Theodor Kittelsen (1900)


Description


Les histoires mettant en scène une créature de type cheval aquatique présentent un certain nombre de caractéristiques récurrentes :

  • la créature se manifeste sous la forme d'un cheval, parfois d'un âne.
    Sa robe est de couleur variable : blanche (particulièrement dans le nord de la France et la Scandinavie), rouge (Languedoc) ou simplement noire.
    Quelques contes français décrivent exceptionnellement des chevaux aquatiques sans queue ni tête, de telle sorte qu'il est impossible de savoir où se trouve l'avant et l'arrière. D'autres versions ne lui donnent que 3 ou 2 pattes, ce qui n'entrave en rien sa légèreté et son adresse. Parfois certains détails trahissent son origine aquatique, comme un pelage constamment mouillé ou des algues emmêlées dans sa crinière (kelpie écossais).
    Certaines légendes précisent également que le cheval aquatique peut se métamorphoser et éventuellement prendre apparence humaine, ou sous-entendent que la forme chevaline n'est pas la véritable forme de la créature.
  • le cheval est fortement lié à l'élément aquatique : on le voit ainsi se promener seul la nuit le long des torrents, rivières ou lacs.
    Il peut toutefois s'enhardir à se promener à proximité des cimetières, voire à se montrer sur la place du village, traversant les rues à grand galop dans un bruit terrifiant (cheval Gauvin et cheval Mallet).
  • le cheval aquatique s'en prend essentiellement aux enfants, aux jeunes filles, ou aux personnes qui seraient assez imprudentes pour s'aventurer dehors pendant la nuit.
  • la créature se montre confiante et docile, incitant les humains à grimper sur son dos. Certains contes précisent que le cheval est richement sellé et bridé, incitant ainsi encore davantage les humains à le chevaucher. Dans d'autres cas, le cheval chante, ou des grelots attachés à sa crinière produisent un son merveilleux qui charme ses auditeurs.
    Lorsqu'il y a plusieurs personnes (typiquement un groupe d'enfants), le cheval aquatique possède la capacité d'allonger son dos indéfiniment pour faire de la place à tous les cavaliers.
    Si les personnes refusent de monter le cheval, celui-ci peut les prendre par surprise en se glissant sous leurs jambes ou en les jetant de force sur son dos.
  • une fois son infortunée victime montée sur son dos, le cheval se met à galoper à une vitesse folle, traversant la campagne à une telle allure que ses pattes ne touchent plus le sol, franchissant tous les obstacles qui se dressent devant lui : rivière, broussailles, colline...
    A l'issue de cette course effrénée, dans le meilleur des cas, il finit par jeter son cavalier dans une mare ou flaque de boue.
    Dans le pire des cas, il tue sa victime en la jetant dans un gouffre, un précipice, un lac ou une rivière où il la regarde se noyer en riant. Certaines variantes disent que la victime est piétinée à mort, dévorée (kelpie écossais) ou qu'elle disparaît à jamais comme volatilisée avec sa monture (drapet de Camargue).


Gravure extraite du livre Irish Fairies, Ghosts, Witches de William Butler Yeats (1889)

Le mythe peut présenter éventuellement des éléments chrétiens : le cheval aquatique est ainsi parfois vu comme la monture du Diable, voire comme Satan lui-même ayant pris une forme animale.
Ceci explique aussi que selon de nombreuses sources, le cheval aquatique peut être vaincu par un signe de croix, en récitant un Notre Père, en l'aspergeant d'eau bénite ou en ayant recourt à certains charmes de protection tels qu'une médaille de Saint Benoît. Le cheval disparaît alors sous son cavalier ou le désarçonne avant d'avoir pu le conduire à la mort.


Chevaux aquatiques célèbres par pays


  • Allemagne : Schimmelreiter
  • Danemark : nøkken
  • France : le cheval aquatique est très présent dans le folklore français et connu sous d'innombrables variantes. On peut citer parmi les plus célèbres :
    • Alsace : un cheval à trois pattes était réputé hanter les bords de l'Ill, dans le quartier de Finkwiller à Strasbourg
    • Bretagne : paotr penn-er-lo (« le gars de Penn-al-Lo », sur la presqu'île de Quiberon) ; kole porzh-an-dro (« le taureau de Porzh-an-dro », hante la région de Carnac sous la forme d'un taureau)
    • Camargue : drapet
    • Occitanie : drac?, créature multiforme mais de nombreuses légendes en font un cheval aquatique
    • Franche-Comté : le folklore franc-comtois met en scène de nombreux chevaux magiques, dont certains sont des chevaux aquatiques comme le cheval Gauvin
    • Lorraine : bian cheval
    • Normandie : cheval Bayard
    • Pas-de-Calais : blanque jument ; ch'blanc qu'vo ; ech goblin
    • Poitou et Vendée : cheval Mallet


Vision d'artiste (non conforme à la tradition) d'un kelpie, issue de The World Guide to Gnomes, Fairies, Elves and Other Little People de T.Keightley (1870)
  • Royaume-Unis :
    • Angleterre : puck? ; brag (dans le Northumberland)
    • Ecosse : kelpie ; each uisge
    • Guernesey : cheval de la Saint George
    • Ile de Man : cabbyl-ushtey ; alashtyn ; glashtyn
    • Iles Shetland : shoopiltee ; njogel
    • Pays de Galles : ceffyl dwr
  • Irlande : púca, créature multiforme mais de nombreuses légendes en font un cheval aquatique
  • Islande et îles Féroé : nykur
  • Norvège : nøkken, créature multiforme mais de nombreuses légendes en font un cheval aquatique
  • Suède : bäckahäst


Origine du mythe


L'omniprésence de l'archétype du cheval aquatique à travers l'Europe et la similitude des légendes le mettant en scène a frappé l'esprit des folkloristes dès le XIXème siècle.
En 1852, les érudits Alphonse Rousset et Frédéric Moreau qui s'intéressaient à la tradition du cheval aquatique dans le Nord-Est de la France y voyaient la survivance d'un paganisme ancien, jadis répandu à travers la France et qui aurait subsisté dans les campagnes.
A la même époque, le folkloriste Désiré Monnier avançait une origine celtique, tartare voire même indienne à l'archétype !

Les contes et légendes ont représenté très tôt de chevaux douées d'une agilité et d'une rapidité merveilleuse. Outre le célèbre Pégase grec, on peut également citer Sleipnir, la monture à 8 pattes du dieu Odin, ou le cheval Bayard de la chanson de geste des Quatre Fils Aymon.


Il n'est pas déterminé à l'heure actuelle si l'archétype du cheval aquatique serait la survivance tardive d'un mythe extrêmement ancien, protohistorique, hérité du fond culturel commun indo-européen ce qui expliquerait qu'on le retrouve à travers toute l'Europe.
Une hypothèse plus plausible serait que ce mythe soit plus récent (postérieur au Moyen-Age) mais qu'il ait voyagé à travers l'Europe via les migrations et déplacements de population, ou par le biais des colporteurs, artistes itinérants et voyageurs.


Le cheval à pattes 8 pattes Sleipnir tel qu'il est représenté sur la pierre viking de Tjängvide


Si les études modernes n'ont pas éclairci l'origine du mythe du cheval aquatique, elles ont cependant mis en évidence certains points qui peuvent l'expliquer :

  • dès l'Antiquité dans les cultures indo-européennes, le cheval présente une symbolique surnaturelle très forte. Il est souvent lié au merveilleux et à l'au-delà : il est un messager de la mort, il guide les âmes des défunts dans leur dernier voyage à la façon du bâteau de Charon dans la mythologie grecque. Ceci explique que dans de nombreuses cultures anciennes, le cheval était tué et enterré aux côté de son maître.
    La couleur de la robe du cheval aquatique n'est pas le fruit du hasard mais trahit cette symbolique : blanche, pâle et livide, comme la Lune ou les cadavres, noire comme le Diable ou rouge comme le sang.
  • de la même façon, selon l'historien du cheval Marc-André Wagner, le cheval a été assimilé à l'élément aquatique depuis au moins le Néolithique dans l'Ancien Monde. Les traces en sont nombreuses dans la mythologie grecque : Pégase né de l'océan, le char de Poséidon tiré par des hippocampe... De nombreuses cultures (celte, grecque, perse) ont également pratiqué des sacrifices de chevaux par noyade.
    Une ancienne croyance rurale affirmait que les chevaux sentaient l'eau et qu'ils pouvaient faire jaillir une source d'un coup de sabot donné au bon endroit.
    Cette assimilation cheval/eau existe encore de nos jours, telles les vagues déferlantes comparées à des chevaux ou la marée supposée se déplacer « à la vitesse d'un cheval au galop ».


On retrouve dans l'archétype du cheval aquatique le caractère de différentes créatures surnaturelles :

  • le lutin? : une étude réalisée par Anne Martineau sur des textes médiévaux montre des liens très étroits entre les nains/lutins? et les chevaux. Dans les chansons de geste, le cheval est la forme animale préférée que prennent les lutins? lorsqu'ils se métamorphose.
    Les lutins? accordent un soin particulier à ces animaux, comme en atteste la croyance jadis répandue selon laquelle les lutins? tressaient la crinière des chevaux et les nourrissaient pendant la nuit. Le kobold germanique tirerait son nom du terme germanique kobe désignant l'écurie, ce qui en ferait le gardien des chevaux.
  • le croquemitaine : le cheval aquatique remplit une fonction sociale et pédagogique : il agit comme un croquemitaine, que les parents utilisent pour dissuader leurs enfants de vagabonder à l'extérieur à la nuit tombée ou de s'approcher des points d'eau.
  • le dragon : ce lien est trahi par le drac?, dont le nom a la même origine que le mot "dragon" (du latin draco) et qui apparaît comme un serpent géant dans certains contes. La vouivre et les dragons folkloriques (Graouilly de Metz, Tarasque de Provence, etc) sont également systématiquement rattachés à l'élément aquatique, puisqu'ils habitent un cours d'eau ou y finissent noyés par le saint sauroctone venu les évangéliser.
    Le mythographe Henri Dontenville voyait dans la capacité du cheval aquatique à allonger indéfiniment son dos une caractéristique du serpent ou du reptile.


Vision moderne d'un bäckahäst, dans le jeu vidéo Year Walk


Le cheval aquatique à l'origine des monstres lacustres


Selon le naturaliste suédois Bengt Sjögren, la croyance moderne aux monstres lacustres et serpents de mer? puiserait une partie de son origine dans les légendes mettant en scènes des chevaux aquatiques.
Selon lui, les anciens témoignages d'observations de monstres marins les décrivent avec des caractéristiques de chevaux ; ce n'est que dans les témoignages plus tardifs que leurs seront attribuées des allures de reptiles ou de dinosaures. De nombreux serpents de mer? comme le caddy? de la côte ouest du Canada sont supposés posséder une tête de cheval.
Les monstres lacustres seraient donc un avatar moderne des chevaux aquatiques, dont les caractéristiques équines ont été remplacées par des aspects reptiliens, l'opinion publique ayant été sensibilisée dès les années 1930 à la théorie selon laquelle les monstres lacustres pouvaient être des reptiles marins préhistoriques.

Le cryptozoologue belge Bernard Heuvelmans a proposé quant à lui une autre hypothèse dans son livre Le Grand Serpent-de-Mer, l'Énigme Zoologique et sa Solution : selon lui, c'est l'observation de véritables serpents de mer? dont l'apparence évoquerait celle d'un cheval qui aurait inspiré la légende du cheval aquatique. Parmi les différences types de serpents de mer? proposés par le cryptozoologue, se trouve le Halshippus olai-magni qui possède une tête effilée rappelant celle d'un cheval ou d'un chameau.


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Traduction anglaise : water horse

Localisation : la croyance est principalement répandue dans l'Ouest de l'Europe.

Bibliographie :

  • La Grande Encyclopédie des Fées, de Pierre Dubois (2004), éd. Hoëbeke.
  • Le nain et le chevalier : Essai sur les nains français du moyen âge : Traditions et croyances de Anne Martineau (2003). Ed. Presses Paris Sorbonne
  • Dictionnaire mythologique et historique du cheval, de Marc-André Wagner (2006). Ed. du Rocher.

Liens complémentaires :

Page Symbolique du cheval

Articles connexes :


Auteur : Ar Soner
Mise en ligne : 17/08/15
Dernière modification : le 10/07/16 à 16:56